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Rosabelle Forzy, Directrice générale
Laulhère fait tourner les têtes !

Paragon de l’allure française, inoxydable classique galvaudé par le cliché de l’éternel titi parisien, le béret reste une valeur sûre. À Oloron Sainte-Marie, les ateliers Laulhère perpétuent depuis 1840 un savoir-faire artisanal d’exception dans la confection de cette coiffure souple à calotte ronde et plate et accessoires de mode. Fierté pyrénéenne, la maison, rachetée en 2012 par le groupe Cargo, avec à sa tête Rosabelle Forzy, a su réinventer un symbole national.

Les machines grondent toujours rue Rocgrand. Certaines sont plus âgées que les ouvrières qui les actionnent. D’autres ont traversé plusieurs générations de béretiers. Dans cette usine d’Oloron Sainte-Marie, le temps ne s’est jamais complètement arrêté. Il s’est simplement remis à avancer. Lorsque Rosabelle Forzy pousse pour la première fois la porte de Laulhère, en 2012, l’entreprise vit ses dernières heures. Alors appelée Béatex, elle vient de déposer son bilan pour la quatrième fois. Les comptes sont dans le rouge, les bâtiments fatigués, l’avenir bouché. Rien ne prédispose cette ancienne ingénieure commerciale dans une entreprise américaine de logiciels et de technologie à reprendre une manufacture textile du XIXe siècle. Et pourtant. « Après dix ans passés chez Oracle, où je me suis énormément amusée, j’avais envie de construire autre chose. » Cette Gersoise, aînée d’une fratrie de six enfants, a été élevée dans une famille où l’entrepreneuriat fait presque partie des traditions. Le textile lui est étranger mais cette première visite a écrit la suite : « Quand j’ai découvert les lieux, j’ai eu un véritable coup de coeur pour l’histoire, le produit et les matières. J’ai tout de suite compris que je n’avais pas entre les mains un béret lambda. » Quelques semaines suffisent. Les investisseurs du groupe Cargo dont elle fait partie engagent 500 000 euros dans la reprise. Deux ans plus tard, ils rachètent Blancq-Olibet, dernier autre fabricant. Laulhère rassemble ainsi les deux usines historiques de bérets français.

Transformer sans dénaturer

Sauver une entreprise ne consiste pas seulement à redresser ses comptes. Lorsque Rosabelle Forzy arrive, elle découvre des salariés éprouvés par plusieurs échecs successifs, des ateliers vieillissants et des équipements parfois dangereux. « Certaines machines avaient plus de soixante-dix ans. Il fallait tout repenser. » Pendant près d’une décennie, les ateliers sont progressivement rénovés. Les conditions de travail changent, les procédés industriels aussi. Les investissements se succèdent sans jamais sacrifier les gestes qui font la singularité de la maison. Le pari est gagnant. Les 25 salariés repris en 2012 sont aujourd’hui 55. Le chiffre d’affaires est passé de 1,8 million d’euros à 5,2 millions en 2023. L’entreprise est redevenue rentable. Mais pour sa dirigeante, ces chiffres ne racontent qu’une partie de l’histoire. « Nous avons surtout une équipe passionnée. » Dans les ateliers, une multitude d’opérations sont nécessaires avant qu’un béret quitte l’usine : tricotage, remaillage, feutrage, teinture, enformage, grattage, tondage, décatissage, garnissage, bichonnage… Une succession de gestes où l’oeil de l’artisan compte souvent davantage que la machine. « Nous partons d’un simple fil de laine de 700 mètres et nous fabriquons un béret de A à Z. » Cette maîtrise rare vaut à Laulhère le label Entreprise du Patrimoine Vivant dès 2013. La maison travaille sur des laines Mérinos cardées entièrement françaises et fabrique ses propres teintures sans polluer l’eau, convaincue que l’excellence artisanale passe aussi par une souveraineté industrielle retrouvée.

Faire du béret un objet de désir

Au-delà du défi industriel, Rosabelle Forzy souhaite d’emblée « remettre du beau ». Transformer un couvre-chef parfois réduit à un cliché folklorique en objet de mode : « Il a fallu travailler la désirabilité de la marque. Remettre de l’imaginaire dans la tête des gens. » Le pari paraît audacieux. Pourtant il séduit les plus grandes maisons de luxe qui confient à Laulhère la fabrication de leurs bérets. La maison a par ailleurs signé une collaboration remarquée avec Dior. Les créations béarnaises coiffent les silhouettes des défilés autant que les têtes d’Emma Watson, Rihanna, Omar Sy, Lily Collins ou Johnny Depp. L’héroïne de la série Emily in Paris contribue elle aussi à replacer le béret dans l’imaginaire collectif d’une nouvelle génération. L’histoire est pourtant bien plus ancienne. Avant de devenir accessoire de mode, le béret fut celui des bergers béarnais qui le façonnaient avec la laine de leurs troupeaux. Napoléon III, découvrant ce couvre-chef lors de ses séjours à Biarritz sur des ouvriers béarnais venus pour la construction du palais de l’impératrice Eugénie, popularisera malgré lui l’expression de “béret basque”, une erreur historique qui survivra jusqu’à nos jours. Aujourd’hui encore, l’objet continue de traverser les univers. « L’armée française représente près d’un quart du chiffre d’affaires de Laulhère. Les marchés militaires belges ou africains complètent cette activité, tandis que la haute couture en représente environ 10 %. » Le reste repose sur la marque maison, qui exporte déjà largement vers le Japon et la Corée et lorgne désormais le marché américain.

Le style comme héritage

Rosabelle Forzy ne cache pas ses ambitions. Longtemps, elle a résumé son projet par une formule simple : faire de Laulhère “le Repetto du chapeau”. « Nous n’avons pas encore leur notoriété », reconnaîtelle volontiers. Mais la maison n’est plus seulement celle du béret. À partir de son savoir-faire unique dans le feutre sans couture, elle imagine désormais casquettes, sacs ou sacs à dos. Les premiers modèles arrivent cet automne. Une diversification pensée non comme une rupture mais comme une continuité. « Un savoir-faire ne survit pas parce qu’on le respecte, mais parce qu’on a envie de le porter. » Lorsque l’on lui demande de définir aujourd’hui Laulhère, la réponse fuse, presque instinctivement : « Le style, la liberté, la matière. » Trois mots qui racontent un peu son propre parcours. Celui d’une dirigeante venue du numérique qui aura compris avant beaucoup d’autres que, face aux productions standardisées, le véritable luxe réside peut-être dans un objet façonné lentement, au pied des Pyrénées, par des mains qui répètent depuis près de deux siècles les mêmes gestes précis. Et démontrent qu’un béret peut encore raconter la France et faire tourner des têtes.

■ Catherine Nerson

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