Face à 43 millions d’euros d’économies à réaliser d’ici 2026, le président du conseil départemental, Jean-Jacques Lasserre, tire la sonnette d’alarme. Entre explosion des dépenses sociales, perte d’autonomie fiscale et rigueur budgétaire imposée, il décrit un modèle départemental à bout de souffle.
43 millions d’euros d’économies à trouver : comment en est-on arrivé là ?
Il faut revenir à ce qu’on appelle l’effet ciseaux. D’un côté, les recettes du département fondent ; de l’autre, les dépenses sociales explosent. Les conseils départementaux sont sans doute les collectivités les plus exposées dans cette période. Nous avons perdu la quasi-totalité de nos ressources fiscales directes, notamment la taxe d’habitation. En échange, l’État nous a accordé des compensations calculées selon des formules complexes… mais qui ne couvrent pas nos besoins réels. En dehors des droits de mutation immobilière – volatils par nature – et de quelques taxes parafiscales, nos recettes ne suffisent plus. Résultat : nous sommes dans une situation structurellement intenable.
Vous parlez d’un déficit structurel. Est-ce le signe d’un modèle à bout de souffle ?
Oui, clairement. Nous n’avons presque plus aucune prise sur nos ressources, alors que les besoins sociaux, eux, ne cessent de croître. Les départements sont en première ligne face à la précarité, à la protection de l’enfance, à l’accueil des mineurs non accompagnés, au vieillissement et au handicap. Tous les jours, nos services sont confrontés à des situations humaines d’une grande détresse : jeunes migrants arrivant à Pau ou Bayonne après un périple inimaginable, familles éclatées, parents isolés, personnes âgées dépendantes… On ne peut pas se contenter de fermer les yeux au nom de la rigueur budgétaire. Certes, il y a parfois des abus, mais la réalité sociale ne se gère pas à coups de tableur Excel. L’État a sa part de responsabilité. L’absence de politique cohérente sur les migrations, le manque de prévention dans les pays d’origine… tout cela finit par retomber sur les départements.
Où allez-vous pouvoir économiser sans casser le service public départemental ?
Ce n’est pas simple. Nous avons déjà travaillé sur le niveau d’endettement qui nous a permis d’amortir le choc avec notamment les droits de mutation qui étaient encore en situation convenable. Mais nos marges se réduisent. Le vrai sujet, c’est le partage du coût de la solidarité. Aujourd’hui, l’État nous laisse assumer seul des missions qu’il n’a plus les moyens – ou la volonté – de financer. Le RSA, la protection de l’enfance, le handicap : ces dépenses explosent et reposent entièrement sur nos épaules. C’est intenable. Il faut que la solidarité nationale redevienne l’affaire de l’État, pas seulement des départements.
Vous appelez à un rééquilibrage entre l’État et les collectivités ?
Absolument. Il faut redonner aux départements une autonomie fiscale réelle. La suppression de la taxe d’habitation a été, à mes yeux, une erreur politique et économique. Elle a affaibli les territoires, en particulier les nôtres, qui assurent pourtant les missions les plus humaines. Nous ne demandons pas des privilèges, simplement la possibilité de financer nos politiques avec des ressources stables et prévisibles.
Sur un budget de 800 millions d’euros, où se concentrent les dépenses ?
Le fonctionnement représente environ 800 millions d’euros, dont 420 millions pour le social. C’est plus de la moitié ! Nous sommes dans la fourchette haute des départements français, notamment sur le handicap, où nous investissons massivement. Mais rigueur ne veut pas dire austérité aveugle. Nous cherchons des économies sur les modes opératoires, les structures auxquelles nous confions des missions, les doublons administratifs. Nous voulons mieux accompagner les bénéficiaires du RSA vers l’emploi, grâce à des passerelles avec le monde économique. Être rigoureux, c’est être responsable, pas indifférent. Et n’oublions pas la solidarité territoriale : aider les communes, soutenir le développement, le logement, l’équipement, du piémont à la montagne, du littoral au Pays basque intérieur. Notre département est divers, il faut que personne ne soit oublié.
Les coupes budgétaires toucheront donc tous les secteurs ?
Oui, aucun domaine n’y échappera. En sport, par exemple, nous allons sans doute réduire le soutien aux grands clubs, pour privilégier les associations locales et les actions qui irriguent l’ensemble du territoire. En culture, même logique : certaines structures conventionnées nationales reçoivent des subventions très importantes – jusqu’à 700 000 euros par an – quand tout le reste du tissu associatif se partage à peine 400 000 euros. Peut-être faut-il rééquilibrer, pour soutenir les petites compagnies, les associations rurales, celles qui animent nos villages. Ce sera notre boussole : préserver ce qui fait vivre les territoires. Dans l’aménagement, nous continuerons à soutenir des projets d’avenir – le Plan Montagne, la couverture numérique – mais en restant sélectifs et lucides. L’enjeu, c’est d’utiliser intelligemment les outils du futur sans se laisser distancer.
À l’approche des municipales, les maires attendent votre soutien. Que pouvez-vous leur promettre ?
Le couple département-commune est vital. Même les plus petites communes, celles de 100 habitants, comptent sur nous. Leur engagement est exemplaire, leur énergie est un trésor. Nous continuerons à les accompagner, mais avec discernement. Jusqu’ici, nous consacrions entre 7 et 10 millions d’euros à l’aide aux communes. Nous allons sans doute devoir être plus sélectifs, mieux cibler les projets, éviter les doublons, accompagner en priorité celles qui en ont le plus besoin. Et il faut s’attendre, c’est vrai, à une avalanche de demandes pour la restauration du patrimoine architectural, les églises par exemple… Nous délivrerons à tous les maires le budget primitif du règlement d’aides aux communes en février 2026. Mais notre ligne reste claire : soutenir le cadre social, l’aménagement du territoire et ce qui fabrique la vie de demain. L’État peut se permettre le déficit. Pas nous.
Propos recueillis par Catherine Nerson


















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