À Nay, les Ets Lepère ont tissé leur réputation sur des savoir-faire spécifiques : la teinture sur mesure de fils et la confection en maille pour leur marque Oursport ou pour d’autres griffes du Sud-Ouest et d’ailleurs. Bertrand et Édouard Lepère, les deux frères et cogérants, déroulent l’expertise de l’entreprise familiale née en 1921 et labellisée Entreprise du Patrimoine Vivant.
Cela commence par un aveu : « Petits, on a fait du vélo dans l’usine ! » Bertrand et Édouard Lepère ont grandi dans cette bâtisse béarnaise devenue l’entreprise familiale qu’ils dirigent aujourd’hui, mêlant de concert leurs compétences, l’ingénierie textile pour Édouard, la bonneterie et la confection pour Bertrand. « Notre coeur de métier, c’est le fil » lance Édouard. « Nous sommes une entreprise familiale spécialisée dans les teintures de fils sur mesure, avec des métiers spécifiques, bobiner, teindre, tricoter, couper, et une entreprise de confection autour de la maille » précise Bertrand. Une confection en maille – qu’on appelle aussi tricot, à la différence du tissage chaîne et trame où s’entrecroisent deux fils – qu’ils ont développée, dans un univers textile nayais qui a connu bien des rebondissements.
Une affaire de famille
L’histoire des Établissements Lepère est une histoire de famille que ne renierait pas Pierre Lemaître, l’auteur d’Au revoir là-haut. Étudiant en ingénierie textile dans le nord de la France, embarqué dans la Grande Guerre, le grandpère de Bertrand et Édouard disparaît début 1914 avant d’être retrouvé miraculeusement cinq ans plus tard. Pour remercier la Vierge Marie de lui avoir rendu son fils, la très pieuse arrièregrand- mère se rend à Lourdes avec lui. Le jeune homme finit par être embauché par une société textile belge à Coarraze. C’est l’ancrage de la famille en Béarn. Les Ets Lepère sont créés en 1921, sur le site actuel de l’entreprise dont les murs, l’atmosphère et une statuette de Marie, portent encore ces stigmates incroyablement romanesques. « L’État français avait poussé la création de mini centres textiles là où il y avait de l’eau et avait incité les industries du Nord à essaimer un peu partout. C’est comme cela qu’une tradition textile – jusqu’à 50 sociétés – s’est construite dans la plaine de Nay » raconte, un brin nostalgique, Édouard, avant d’ajouter, « on est les derniers ; mon grandpère a développé la teinture de fils, mon père les apprêts, c’est-à-dire les traitements sur un tissu ou un tricot ». Au mur, leurs portraits rappellent cette histoire. Au premier choc pétrolier, l’usine passe de 50 à 8 employés. Leur père tient le cap, eux arrivent en 1991 et 1994. Labellisée Entreprise du Patrimoine Vivant depuis 2008, « un engagement visible pour l’acheteur », la société compte 15 salariés. « Nous sommes le seul teinturier et tricoteur dans le Béarn et le Sud-Ouest, entre Toulouse et Bordeaux » aime dire Bertrand. « Nous sommes des sous-traitants, avec un lien de confiance fort, renchérit Édouard. Quand l’acheteur final veut du français, on est là. C’est le cas pour Moutet et Lartigue, qui ont chacun leurs couleurs de fils spécifiques. » Un sur-mesure apprécié aussi des grandes marques de luxe et de haute couture qui font appel à Lepère « parfois à quelques jours des défilés, pour des fils bien particuliers, mais on sait faire, on est réactifs » détaille Bertrand. « Dans l’atelier, chaque client a son tiroir, avec ses recettes de couleurs, ses coloris ! » Certaines sont inscrites sur les murs de l’usine, d’autres sont consignées dans une ribambelle de petits carnets surannés conservés précieusement.
Une diversification avec la confection
Dans les années 90, pour diversifier l’activité, les deux frères reprennent la marque Oursport. « On s’est mis à fabriquer des maillots de rugby à l’ancienne, en coton ; à l’époque, le maillot c’était un rituel » raconte Édouard. Fort de son expérience en confection, l’entreprise s’engage aujourd’hui avec d’autres griffes – la marque 100 % Béarn Jean-Pierre, Sports d’époque pour les maillots vintage, La Ferme du Mohair, ou encore la marque made in Pyrénées Mont Valier, « avec eux on a retravaillé le tissu des Pyrénées, avec un toucher plus doux ». Une mode en circuit court. « Chaque client amène un nouveau challenge, du tee-shirt léger au manteau, on trouve la bonne maille, on confectionne, on conseille » ajoute Bertrand. À l’instar ce jour-là, d’un ancien international de rugby désireux de lancer sa marque de prêt-à-porter. Pour leur marque sportswear Oursport, les établissements Lepère continuent d’expérimenter, de prototyper, de produire de petites séries vendues sur le site et à l’usine, comme le Polo 1921, signature de la maison. Leur savoir-faire made in Béarn a fait des émules jusqu’au Japon, avec la production de marinières pour la marque nipponne Outil. Attentif à la traçabilité des produits, Édouard met en garde contre le simplisme. « On utilise des colorants de synthèse pour nos fils, mais il ne faut pas y voir un défaut, au contraire : 95 % de ces colorants “montent” sur la matière, le reste est épuré ou en rejet inerte et, bien sûr, on veille à la traçabilité des colorants. » S’il concède que « l’avenir est une page blanche » dans le textile, il livre quelques chiffres qui appuient la constance et l’expérience de son entreprise : 50 tonnes de fils en permanence, 256 millions de couleurs dont 25 “tendance” chaque année, ajustées et personnalisées. 70 % du chiffre d’affaires est réalisé sur la partie fil, 30 % sur la confection, le tricotage, les rouleaux de tissus non confectionnés ou apprêtés pour la mode ou l’ameublement. « On ne vient pas travailler, on vit ici », résume Bertrand. « Ce qui nous plaît le plus, c’est ce que nous n’avons pas encore découvert, le nouveau client qui nous demande l’impossible » concluent les deux dirigeants. Peut-être une nouvelle recette à consigner dans un carnet précieux.
■ Nathalie Faure



















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