L’enseigne centenaire gantoise Labaigs Menuiserie a changé de mains sans perdre son âme. Aux commandes depuis 2020, Mélinda Charpentier et Nicolas Martres perpétuent un savoir-faire artisanal tout en insufflant une nouvelle énergie. Entre chantiers publics, sur-mesure et transmission, le duo cultive l’exigence, la proximité et l’amour du bois.
Fondée à Gan, il y a plus d’un siècle par la famille éponyme, l’entreprise a longtemps été portée par Pierre Labaigs, qui en reprend la direction en 1983, à la disparition de son père. Figure tutélaire et artisan exemplaire, il incarne la rigueur, la fidélité et la transmission. C’est dans cet univers que Mélinda Charpentier fait ses premiers pas, en 2002. « J’avais fait un stage chez un plombier qui m’a présentée à lui. Mon nom, Charpentier, m’a beaucoup servi pour mon entretien ! » Bac pro comptabilité en poche, elle entre comme secrétaire puis secrétaire comptable et ajoute une corde à son arc en s’occupant de l’administration commerciale. « Un poste qui m’a permis d’affiner mes connaissances sur les produits que nous proposions. Je m’entendais très bien avec Monsieur Labaigs qui représentait mon père professionnel, mon mentor. En 20 ans, j’ai vu des départs à la retraite et des arrivées aussi, dont celle de Nicolas Martres, mon actuel associé. Il a été embauché en tant que menuisier fabricant poseur. » Au fil des années, Mélinda se forge une expertise, apprivoise les matières. Elle découvre surtout une culture d’entreprise où règne au quotidien l’esprit de famille.
Le pari de la reprise
En 2020, Pierre Labaigs convoque sa collaboratrice de toujours. L’heure du passage de relais a sonné. Sans repreneur, il pense à Mélinda. « Il fallait que je réfléchisse, que j’en parle à mon conjoint. De “petite secrétaire”, maman de trois enfants de 4, 6 et 15 ans, j’allais passer à dirigeante d’entreprise ! » À 40 ans, Mélinda mesure l’ampleur du défi et pose les points positifs. Elle connaît chaque salarié, chaque recoin de l’atelier, chaque client. Elle s’est attachée à cette odeur de bois, brute et chaleureuse, à la naissance d’un ouvrage, à l’instant où la pièce brute devient objet fini : « C’est magique, c’est une matière vivante. » L’envie d’écrire la suite l’emporte. Mais pas en solitaire. Son choix se porte sur Nicolas Martres, entré quelques années plus tôt. Titulaire d’un BEP commande numérique, formé sur machines-outils, il a fait ses armes auprès d’artisans-menuisiers passionnés, Frédéric et Fernand Molonguet. « Ils m’ont appris la noblesse de ce métier. » Après cinq ans à leurs côtés, il rejoint Labaigs, d’abord en intérim, puis comme salarié. Lorsque Mélinda lui propose l’aventure entrepreneuriale, il n’a pas hésité.
Un tandem complémentaire
Le duo reprend la société sans toucher à son nom, emblème d’un savoir-faire reconnu, ni à son ADN. « On ne change pas une équipe qui gagne », sourient-ils. La répartition des rôles s’impose d’elle-même. « Elle est au pinceau, je suis à la truelle », glisse Nicolas avec malice. À Mélinda, l’administratif, les ressources humaines, le suivi social, les dossiers techniques, la relation client. À Nicolas, les études, la conduite des grands chantiers, l’encadrement des équipes sur le terrain. Quinze salariés les accompagnent : cinq en atelier, neuf poseurs, une secrétaire. L’activité s’articule autour de trois pôles : l’agencement pour professionnels – mobilier, banques d’accueil, cabinets médicaux, commerces – et particuliers – cuisines sur mesure, dressings, rangements –, le travail du massif – volets, portes, escaliers, mezzanines – et la rénovation. « On est capable de refaire une maison ancienne ou une église ! » La fabrication personnalisée occupe une place centrale. Et l’éthique guide les choix : « Nous ne travaillons qu’avec des bois certifiés FSC. Quant aux matériaux, nos fournisseurs sont locaux : la quincaillerie Portalet, Dispano et Barillet pour le négoce de produits bois et dérivés et la miroiterie Miraluver. »
Un ancrage local
Chez Labaigs, les plans se dessinent encore à la main. Nicolas visualise les volumes avant même la première découpe. Cette capacité d’anticipation séduit une clientèle fidèle. L’entreprise intervient à 90 % sur Pau et son agglomération, jusqu’à Laruns. Parmi ses partenaires historiques, Pau Béarn Habitat : logements en milieu occupé, programmes neufs ou réhabilitation de quartier comme Saragosse. Le centre hospitalier des Pyrénées fait également appel à son expertise, notamment pour la création d’unités de crise et l’adaptation de portes anti-suicide. Architectes et maîtres d’œuvre – Jean-Paul Guinard à Jurançon, Thierry Meu à Billère, ADDI à Serres-Castet – sollicitent régulièrement la maison pour des rénovations d’immeubles, des bureaux, des extensions à l’instar de la mairie de Gan, ou même la construction des garages Eden Auto. Côté particuliers, cuisines et dressings dominent, sans oublier terrasses et menuiseries extérieures. « Aujourd’hui on travaille à 80 % sur des appels d’offres et on a augmenté nos interventions chez les particuliers. »
Des ambitions mesurées
En 2024, les associés déménagent l’entreprise à Lons dans les anciens bâtiments de la casse auto Cendres, afin de regrouper atelier et pôle bois massif sur 1 500 m². Avec 3 millions d’euros de chiffre d’affaires, Labaigs a trouvé son rythme. « Nous avons le luxe de pouvoir choisir. Notre but n’est pas de grossir mais de plus se diversifier. » Maisons individuelles, bâtiments classés : les perspectives s’ouvrent, sans course à la taille. Reste l’essentiel : transmettre. Alternants du CFA et compagnons apprennent ici le geste précis, l’exigence du détail, la fierté de l’ouvrage abouti. Mélinda conclut en citant l’adage maison : « Pierre Labaigs disait “mieux vaut être grand chez les petits que petit chez les grands”. Une phrase dont ils ont fait leur philosophie… en faisant feu de tout bois.
■ Catherine Nerson



















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