Depuis plus de deux siècles, la librairie indépendante Tonnet est un repère culturel de Pau. Jean-Jacques Tonnet, qui la dirige depuis 1997, a imposé son prénom. Avec son équipe de passionnés, il invite à la flânerie, entre nouveautés incontournables, pépites à redécouvrir et près de 50 000 références.
Sérendipité : mot rare, anglicisme et l’un des préférés de Jean-Jacques Tonnet qui dirige la librairie éponyme. La sérendipité, c’est trouver ce qu’on ne cherche pas. Faire une découverte inattendue. Derrière le mot, un état d’esprit, celui de ce libraire loquace, passionné et bohème – c’est lui qui le dit – et commerçant attentif – c’est lui qui le revendique. « On est libraire 24h sur 24, le contenu et le commerce, les deux sont imbriqués, on ne peut pas tenir une librairie si l’on n’aime pas les gens. » À Pau, son nom est celui d’un espace que tout le monde connaît, ceux qui aiment les livres, « il y a une appétence des Palois pour la découverte et les premiers romans », ceux qui en offrent, les estivants qui s’y perdent, les lycéens qui viennent chercher leurs éditions scolaires. Mais ne lui parlez pas d’institution. « Trop figé, trop d’immobilisme, pas assez de vie dans ce mot ! » Sa vie, ses livres, son bureau, son management, tout sonne à l’inverse d’une stature engoncée. Plutôt un méli-mélo de curiosité, d’échange, de partage et d’histoire. Avec un grand H ou un s final.
« Le plaisir d’ouvrir la porte et d’accueillir »
Car Tonnet existe depuis 1797, époque révolutionnaire où le citoyen Tonnet ouvre un cabinet de lecture attenant à la librairie. Puis l’enseigne se lance dans l’édition et l’impression. Une édition de 1819 de l’Histoire du Béarn précieusement conservée en témoigne. Au fil du temps, l’édition et l’impression ont été abandonnées, la vente de livres et la papeterie conservées. « Les lecteurs aiment souvent écrire, alors on propose de jolis carnets. » Installée à son emplacement actuel depuis 1820, la librairie est toujours restée dans la même famille, « mais chaque génération a dû se faire un prénom, pas toujours simple… Moi je suis tombé dans la marmite petit ; à quelques minutes près, j’ai même failli naître dans la librairie ! » Étudiant en AES, avec job d’été dans l’entreprise familiale, il prépare Sciences Po, mais des soucis familiaux le conduisent à seconder sa mère. Il ne partira pas à Paris rue Saint-Dominique. On est en 1988. Il prend la direction en 1997, restructure l’espace en 2006, tient le cap durant les longs travaux des Halles. « Heureusement, il existe dans notre métier une structure atypique, l’ADELC créée par Jérôme Lindon et composée d’éditeurs (Minuit, Gallimard, Actes Sud…) qui est un fonds d’accompagnement de projet et d’aide financière ». Si la trésorerie est le nerf de la guerre de tout commerce, c’est encore plus vrai pour les librairies. « Le stock, c’est 700 000 euros, entre 40 et 50 000 références, près de 100 000 volumes. » Des chiffres qui donnent le tournis et des ouvrages qu’il faut faire vivre, au-delà des trois mois de la rentrée littéraire. « Le prix fixe du livre décidé par Jack Lang a été une opportunité pour mettre en avant des premiers romans, un pas essentiel pour le soutien des librairies indépendantes de création, ce que nous sommes. » Il a été un des premiers à adhérer au réseau national Datalib qui compte 300 enseignes. Tonnet est dans le top 40 et affiche un chiffre d’affaires de 2,5 millions d’euros. Entouré de son équipe de 15 personnes, dont certains l’accompagnent depuis près de trente ans et sont connus des clients par leurs prénoms – Martine, Christine, Christian – il aime se départir du formalisme. « L’équipe est un mix génial de personnes de générations et de parcours différents. » Une fraîcheur d’approche qu’il exprime aussi dans ses « compositions de tables ». Inspiré par ses carnets d’idées qui ne le quittent jamais, il crée « des passerelles, des ponts entre les nouveautés, des livres qui ont un an mais qu’on aime, des classiques ». Sur sa table personnelle, il y a le Monde d’hier de Zweig, Yourcenar, Echenoz, Aragon. « On s’inscrit dans le temps long du livre et de l’oeuvre. Notre valeur ajoutée, c’est proposer une offre originale qui peut surprendre. » Et de comprendre l’époque, quand il crée un rayon féminisme ou écologie.
« Être libraire, c’est animer le stock et le faire vivre »
Bien sûr, il se doit de proposer les livres politiques, d’actualité, de vie pratique, avec une prédilection pour l’Espagne, la cuisine et les voyages, ses autres passions. « Être libraire, c’est être ouvert et écouter. Quand on nous demande trois fois le même livre dans la journée, c’est qu’il se passe quelque chose. » En cette fin d’année, c’est le cas avec le Goncourt de Laurent Mauvignier, La Maison vide. « C’est la première fois qu’on a bu le champagne à 13h le jour de l’annonce du prix ! C’est un auteur qu’on connaît bien et qu’on reçoit depuis vingt ans. » L’équipe n’a pas fini d’emballer ce gros pavé d’un joli papier cadeau, autre signature de la librairie, mention spéciale à celui qui reproduit la lettre du citoyen Tonnet. Les rencontres avec les auteurs, 40 cette année, ponctuent les saisons. « On fonctionne au coup de coeur, à la fidélité ». Léonor de Récondo, Anthony Passeron, Rachid Benzine ou Dolores Redondo sont devenus des amis. Ces rencontres, Jean-Jacques Tonnet aime les animer. Au prix d’une sincérité parfois un peu abrupte, comme ce jour où un client a interpellé un auteur en lui disant qu’il avait lu tous ses livres, mais que son dernier n’était vraiment pas bon ! « Laisser lire, laisser vivre, ne jamais censurer », c’est sa ligne de fuite. Et soigner les vitrines, « un pur plaisir de décor et de mise en scène ». À quelques jets d’encre de Noël, ça s’affaire, ça réfléchit. Qui mettre à côté de qui sur la table des coups de coeur ? Quels challenges à relever ? Parfois ce sont les clients qui les suggèrent. Comme ce fidèle qui a demandé une privatisation de la librairie, petit-déjeuner inclus, pour une demande en mariage. « Librairie, lieu de vie » pourrait être l’incipit de Jean-Jacques Tonnet. Ne pas trop figer les choses, ne pas les graver dans le marbre, « le livre est une matière vivante, on façonne une pâte, comme un boulanger ». Rester un livre ouvert sur l’époque et sur l’humain.
■ Nathalie Faure



















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