Certains artisans font revivre l’histoire à travers leurs créations. C’est le cas de Nadège, tapissière de talent. Consacrée en 2025 Maître Artisan par la Chambre de Métiers et de l’Artisanat Nouvelle-Aquitaine – Pyrénées- Atlantiques, au travers de son savoir-faire minutieux et de sa vision artistique, elle préserve un patrimoine tout en l’adaptant aux goûts contemporains. Portrait.
Il y a des parcours qui donnent du sens au mot faire. Nadège a choisi la reconversion pour travailler avec ses mains, apprendre, transmettre et créer durablement… Tapissière depuis quinze ans, c’est sous le nom “Ateliers Savary” qu’elle met à nu les sièges contemporains et traditionnels, tachés, déchirés, défraîchis ou simplement revêtus d’une étoffe qui n’est plus au goût de leur propriétaire, de la garniture d’assise jusqu’à la pose de tissu. Elle confectionne aussi des rideaux, propose des tissus et répare parfois des sièges de voitures de collection et des selles de moto. Des pièces qui traversent le temps plutôt que de le subir. Formée à l’École Boulle, elle incarne une vision engagée de l’artisanat : précise et sensible.
Du graphisme à l’artisanat
Nadège est née en Bretagne mais a fait ses études en région parisienne. Attirée par le monde créatif, elle se lance dans un BTS Publicité et Communication qui aboutira sur huit années dans le graphisme. « J’ai travaillé pour de petits imprimeurs mais aussi pour de grandes agences parisiennes. C’était passionnant pour le côté création mais je n’adhérais pas à ce milieu, son état d’esprit. J’ai profité d’un licenciement économique pour changer de cap. J’avais 31 ans. J’avais envie de m’orienter vers l’ébénisterie mais je me suis vite rendu compte des limites physiques. Ce qui est drôle, c’est que c’est un ébéniste qui m’a fait découvrir le métier de tapissier. » Elle se renseigne alors sur les formations et n’hésite pas : ce sera l’École Boulle. Cette grande maison qui enseigne avec rigueur et poésie les arts appliqués, les métiers de l’ameublement et les manufactures décoratives. Celle qui forme des artisans avec des mains qui pensent et des têtes qui coupent juste.
Quitter Paris, s’ancrer à Pau
Avant d’être diplômée, un autre désir : celui de quitter Paris. « J’ai regardé bien avant ma formation où je pourrais m’installer, reprendre un atelier de tapisserie. J’ai fait quelques recherches. Parmi les annonces de reprise, il y avait Pau. Entre montagne et océan, une ville à l’architecture riche, je n’ai pas hésité. » À l’été 2010, elle rachète l’atelier d’un tapissier partant à la retraite, rue de Liège. « Les débuts ont été difficiles. Tapisser est un travail minutieux qui demande un grand sens du détail. » Mais au fil du temps, ses gestes se précisent, son sens de l’esthétique s’affine. « La patience gère les processus longs et complexes, tandis que la précision assure des finitions impeccables et durables. » La passion pour son métier se manifeste ainsi dans chaque projet. « Je me déplace très souvent chez mes clients, je m’adapte à leur style de vie pour être au plus près de leur besoin ». La clientèle adhère et le bouche-à-oreille positif fait le reste.
Redonner une âme aux meubles
À l’heure du meuble standardisé, Nadège rappelle qu’un objet peut avoir une âme. Que derrière chaque siège, il y a une vie, si ce n’est plusieurs. Et qu’un meuble peut encore porter en lui la trace d’une main, d’un corps penché, d’une émotion. « Tapissière, ce n’est pas seulement être manuel ! Il se joue une histoire familiale derrière un fauteuil hérité d’un grand-parent par exemple et ça me plaît ! » Pour la réfection de sièges anciens, elle utilise des outils traditionnels – ramponeau, maillet, ciseaux à dégarnir, arrache-agrafes, pied de biche ou encore tire-sangle. « Le travail commence toujours par le dégarnissage qui consiste à retirer soigneusement l’ancien tissu puis l’ancienne garniture. Ensuite, j’inspecte la structure en bois et si besoin je fais intervenir Christophe Monvoisin, ébéniste talentueux avec qui je travaille depuis plus de 10 ans. »
Un savoir-faire technique
« La pose des sangles enlacées serrées, la couture des nouveaux ressorts aux sangles, la pose de la toile forte, la mise en crin, sa mise en forme jusqu’à l’emballage, tout cela demande une excellente maîtrise des matériaux naturels utilisés depuis des siècles par les tapissiers. La couture de la garniture se fait à la main, avec régularité et patience, donnant la forme finale de l’assise. Vient ensuite la pose du crin animal, matériau noble qui assure la souplesse et le confort. La pose d’une toile blanche puis celle de la ouate viennent ensuite pour préserver garniture et tissu des épreuves du temps. Quand vient l’heure de la pose du tissu, des coupes au millimètre pour encercler les mentonnets et les consoles d’accotoirs, aucun droit à l’erreur, le tissu doit être parfaitement droit fil, les motifs placés harmonieusement. En tant que tapissière, je recherche la perfection afin que les clients n’y trouvent aucun défaut. » Pour les tissus d’ameublement, elle collabore avec des éditeurs renommés : Houles, Casal Jab, Lelièvre, Nobilis…
Transmettre le geste
Son savoir-faire, elle le transmet également à des jeunes venus majoritairement du Lycée des métiers d’art de Coarraze. « Je leur apprends l’art du geste, la patience, la recherche de solutions, la précision et surtout la confiance. » Tapisser s’accompagne aussi d’un tas de verbes : dégarnir, mettre en crin, poser des ressorts, emballer, coudre, appointer, couvrir, tendre, habiller… « Dans ce métier, on ne peut pas compter ses heures, mais le sourire d’un(e) client(e) ému(e) de voir revivre son fauteuil et donc son intérieur est la plus belle des reconnaissances. »
Aller plus loin
Aujourd’hui Maître Artisan, Nadège ne compte pas s’arrêter là. « Pour moi, ce titre n’est pas un aboutissement, tout est perfectible ! » Et la prochaine étape sera d’obtenir un agrément auprès de l’Institut National du Patrimoine pour travailler sur des mobiliers d’époque. « J’aimerais mettre mes compétences au service de l’Histoire et continuer à me servir de mes mains, ma tête, mon corps et… mon coeur.
■ Catherine Nerson



















0 Comments